Une sentinelle humaniste

Article publié dans Cliniques Méditerranéennes n°77 aux éditions Erès

« Une sentinelle humaniste»

 

J’ai connu Edouard en 2003. À l’époque, je travaillais à mon enquête sur les antidépresseurs. La lecture de son livre, Le Prix du bien-être, avait servi de déclencheur à ce projet. Elle m’avait en quelque sorte ouvert  les yeux sur l’ampleur des dégâts.

Après six mois de recherche, je m’étais procuré les « vraies » études Prozac, celles qui lui avaient permis d’obtenir son AMM aux Etats-Unis dans les années 80. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles ne démontraient pas grand-chose. Édouard était très enthousiaste à l’idée que je publie ça. Ce qui n’avait jamais été le cas en France.

Nous échangions beaucoup d’informations. Il connaissait parfaitement les coulisses de la psychiatrie française. Cela m’a beaucoup aidé pour la rédaction de mon livre.

Par la suite, nous avons gardé un contact fréquent, régulier. J’étais très impressionné par sa culture et son humanité. Nul doute que pour lui, dans l’abord du malade, la relation humaine passait avant tout. Dans la cartographie de la psychiatrie, il occupait la place d’une sorte de sentinelle humaniste.

Édouard avait été l’un des initiateurs de la psychiatrie biologique en France. Mais, il était terrifié et révolté de voir cette discipline passer sous les fourches caudines de l’industrie. Avec la perspective d’une pilule pour chaque symptôme. C’était devenu pour lui un combat permanent, une obsession.

Son année 2006 avait été gâchée par ses problèmes de santé. Pourtant, milieu décembre, l’espoir était revenu. Ses analyses étaient meilleures. La maladie régressait. Le 3 janvier, je l’ai appelé pour lui adresser mes vœux. En entendant sa voix pâle, blanche, j’ai pressenti le pire. «  Je viens d’apprendre que j’ai cancer généralisé, m’a-t-il répondu. Il me reste à préparer mon départ ».

Il est mort en stoïcien, je crois. Pour moi, c’est sûr, son esprit est toujours là.

 

Guy Hugnet