Lettre à Edouard

Article publié dans Cliniques Méditerranéennes n°77 aux éditions Erès

Lettre à Edouard

 

Un de tes plaisirs, et de tes talents, était de faire se rencontrer tes amis, de les écouter échanger en organisateur discret d’un dialogue que tu savais si bien orchestrer.

 

Quel paradoxe que de continuer ces échanges, entre nous qui venons de mondes si différents et n’avons en commun que ton amitié. Le dialogue continue, autour de toi mais sans toi. Il n’a plus la même saveur.

 

Tu n’aurais probablement pas aimé que ton décès conduise à faire l’impasse sur certains épisodes de l’histoire récente, de la santé mentale, de ton histoire. Si plus personne ne s’interroge sur l’apport qui fût le tien, comment oublier tes difficultés, les obstacles, les jalousies auxquels tu as du faire face, sans jamais céder sur l’essentiel.

 

Je n’évoquerai pas davantage ta carrière, même si j’ai été frappé, peu de mois avant que tu nous quittes, de voir combien ta présence dans un colloque, sagement assis à écouter les intervenants, conduisait chaque orateur à s’adresser directement à toi, comme si ta seule présence physique nous obligeait au dialogue singulier auquel nous aspirions.

 

Présence, un mot indissociable de toi. Présence destabilisatrice, lorsque dans une réunion, une remarque émise, de ta voix douce au moment où personne ne s’y attendait, mais dont la pertinence et la précision faisaient mouche, donnait un ton nouveau à la discussion, une approche toujours positive derrière une apparence de scepticisme.

 

Présence rassurante lorsque nous avions besoin de toi, de ta sagesse, de ton amitié.

 

Malgré ta réussite exemplaire, tes innombrables publications, ta notoriété mondiale, tes ouvrages aussi pétillants d’esprit et d’intelligence qu’il s’agisse de santé ou de bulles de Champagne, c’est l’Ami, celui qui savait être là quand il le fallait que je préférais.

 

Ton effrayante lucidité dans les dernières semaines de ta vie ne m’a pas permis de te dire ce que j’aurais voulu. Tu conduisais la conversation à ton gré, écartant tout ce qui pouvait ressembler à de l’apitoiement, préférant prendre des nouvelles des autres, penser à ce que serait la vie de Françoise et de tes enfants après ta mort que parler de toi. Comment trouver la faille par où faire passer des mots pour te dire combien ton départ annoncé nous révoltait et combien nous t’aimions ?

 

Malgré cette lucidité, je ne suis pas certain que tu aies toujours perçu ce que apportais aux autres en sachant les écouter avec une disponibilité d’autant plus exceptionnelle qu’elle semblait naturelle, qu’elle paraissait aller de soi. Est-il étonnant que Françoise ait reçu des témoignages émouvants de celles ou ceux qui ne t’avaient croisé qu’une fois dans leur vie mais ne t’avaient jamais oublié au point de vouloir exprimer leur tristesse.

 

Combien de fois depuis ton décès ai-je entendu : « j’ai connu Edouard, j’étais un ami d’Edouard » comme si l’évocation de l’appartenance à ce cercle de privilégiés était une façon de t’obliger à continuer au-delà de ta mort, d’être ce lien entre nous, d’exister encore à travers le regard des autres.

 

Comment ne pas se souvenir des moments où, dans la conversation tu savais entraîner tes amis dans ton monde, celui d’une culture sans limites mais qui jamais n’écrasait les autres ! Comment oublier tes remarques sur un vin dont tu savais aussi bien décrire les subtilités que les apprécier. Le plus bel hommage que tu pouvais rendre au choix de tes hôtes était de leur demander d’aller retrouver le bouchon d’un vin que tu avais aimé pour pouvoir l’emporter.

D’autres parleront mieux que moi de ton amour du vin, c’était une part de toi essentielle parce qu’elle était toujours prétexte à échanger, à partager.

 

Si les plus belles passions sont celles qui se partagent, tu savais mieux que quiconque décloisonner, ouvrir grand les fenêtres, mêlant naturellement ta passion du vin à celle de l’art, passant de l’évocation d’un vignoble italien berceau d’un cépage local que seul tu connaissais à la chapelle voisine abritant des trésors que nous découvrions à travers tes mots… sans oublier de demander un conseil ou de poser une question, comme si tu avais soudainement besoin de ce que tes amis pouvaient t’apporter… alors que tu cherchais autant à les mettre en valeur avec la délicatesse qui était la tienne.

 

Certains font de la culture une barrière, tu en faisais un lien.

 

Peut-être n’aurais tu pas voulu que l’on parle ainsi de toi alors que tu ne peux plus répondre ? J’espère que tu n’en voudras pas à tes amis, qui une dernière fois publiquement, parce que tu resteras dans nos échanges amicaux, ont voulu par ce dialogue croisé, parler de toi, s’adresser à toi qui nous manque tant.

 

Etienne Caniard