Hommage à EZ par E. Roudinesco

Je suis très heureuse que la SIHPP ait pu organiser cette journée d’hommage à Edouard Zarifian, exactement deux ans après sa mort, le 20 février 2007, à l’âge de 66 ans et je remercie tous ceux qui nous ont aidés : Manuelle Missonnier pour le Carnetpsy et Roland Gori pour le SIUEERPP. Je remercie aussi Françoise Zarifian et tout le comité d’organisation - François Bing, Pascal-Henri Keller et Henri Roudier. Je remercie enfin Jean Luc Chassaniol, directeur du CHS Sainte-Anne qui nous a appuyés depuis le début, ainsi que notre ami et collègue François Caroli qui a proposé de publier les actes de cette rencontre dans la revue Nervure. Merci aussi à Caroline et Frank Zarifian d’être présents aujourd’hui pour honorer la mémoire de leur père.
    
C’est en 1999 que j’ai rencontré Edouard Zarifian par l’intermédiaire de Philippe Pignarre. Ce fut un dîner inoubliable et il y en eut d’autres. Edouard est sans doute le seul homme que j’ai rencontré, lui l’amateur de grands crus de Bordeaux, qui ait accepté sans la moindre réticence que l’on pût préférer faire tout un repas au champagne - contre toutes les conventions - et au champagne glacé et même rosé - plutôt que de s’obliger à accompagner chaque met avec le vin qui convienne.  Et il est même le seul à m’avoir offert le suprême plaisir de boire en sa compagnie un magnum hautement millésimé. Il aimait la bulle  même s’il aimait autre chose que la bulle.
     Je suis heureuse que cet hommage ait lieu ici à Sainte-Anne, lieu auquel Edouard était particulièrement attaché puisqu’il avait reçu sa formation auprès de Jean Delay et Pierre Denicker et que,  par la suite, il ne put jamais, à son grand regret, y rester, n’ayant pas réussi à y être admis comme professeur. Chef de clinique de Denicker de 1973 à 1977, il fut nommé médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Clermont-Ferrand. Il ne revint jamais à Sainte Anne où les héritiers et élèves de Delay et de Denicker ne l’appréciaient guère, ce qui fut une souffrance pour lui.
Nous avons souvent parlé de cette souffrance. Je l’avais éprouvée au sein de la communauté psychanalytique qui n’aimait guère que l’on écrivît son histoire. C’est une souffrance spécifique que de ne pas être reconnu à sa juste valeur par les siens. Edouard écrivait des best-sellers sans jamais perdre son âme et il fut triplement jalousé : pour avoir touché un public populaire, pour avoir associé les patients à leurs traitements, à part égale avec les soignants, et pour n’avoir pas perdu son âme.
    Toujours est-il qu’après ses études de médecine, il préféra s’orienter vers le courant de la psychiatrie biologique tout en se sentant l’héritier de la tradition phénoménologique, alors qu’il avait suivi une cure psychanalytique pendant deux ans au sein de la SPP. Il pensait  sincèrement, alors, que les progrès des neurosciences et de l’imagerie cérébrale apporteraient une solution quasi-définitive au traitement de la maladie mentale. Aussi devint-il un excellent spécialiste de biochimie et de pharmacologie. Titulaire de la chaire de psychiatrie de l’Université de Caen à partir de 1984, il occupa donc une place centrale dans les débats qui opposaient les partisans de l’approche psychique à ceux de l’approche cérébrale, soutenant que la croyance en un psychisme sans cerveau était aussi erronée que la conception scientiste d’un cerveau sans psyché :  “Ecoute-moi, toi mon semblable, mon frère, disait-il, tu as peur parce que tu te crois faible, parce que tu penses que l’avenir est sans issue et la vie sans espoir (…) Pourtant tu as d’authentiques paradis dans la tête. Ce ne sont pas des paradis chimiques.”        
      De fait, Zarifian comprit qu’il avait fait fausse route et que l’orientation purement biologique et comportementale prise par la psychiatrie mondiale avec la publication en 1980 de la troisième version dite “révisée” DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) était une catastrophe pour la psychiatrie elle-même puisqu’elle éliminait l’écoute de la souffrance du sujet pour ne s’intéresser qu’à la chimie du corps.  C’est la raison pour laquelle il se rapprocha de la psychanalyse, formant avec Pierre Fédida, dont il fut l’éditeur, et avec Roland Gori ici présent, une solide équipe universitaire - on les appelait les “trois mousquetaires” -, attachée autant aux vertus de la vraie science biologique qu’à une vision freudienne de l’homme.
    Mondialement connu, notamment dans le monde anglophone, auteur de plus de 450 publications et de nombreuses émissions documentaires pour la télévision ainsi que d’une dizaine d’ouvrages, responsable chez Odile Jacob de la collection “Santé au quotidien”, Zarifian n’eut de cesse depuis la publication des Jardiniers de la folie (1988), puis de tous ses autres ouvrages (Des paradis plein la tête, Le prix du bien-être, La force de guérir) de militer pour une approche humaniste et plurielle de la souffrance de l’âme.
    Chargé de mission en 1994 par la Direction générale de la Santé, puis par Simone Veil et Philippe Douste-Blazy l’année suivante, il fut l’initiateur d’une formidable réévaluation de l’utilisation de la pharmacopée en France, ce qui lui valut les haines tenaces et les rejets dont j’ai parlés.            C’est cette folle emprise de la pharmacologie sur les comportements  que Zarifian a dénoncé en 1996 dans un ouvrage qui fit grand bruit : Le prix du bien-être. Psychotropes et société. Il y démontrait, preuves à l’appui, l’inefficacité de la plupart des traitements chimiques quand ils étaient délivrés de manière abusive et à la place d’autres approches : cure par la parole ou psychothérapie relationnelle.     
    Mélomane averti, collectionneur et bibliophile, mais aussi, comme je l’ai dit, amateur de vins et de cigares et fin gastronome, Edouard Zarifian collaborait à de nombreuses revues de cuisine et il était membre de l’Institut de la vigne et du vin de l’Université de Bordeaux. Dans La Bulle de champagne (2005), il rendait  hommage au moine bénédictin Dom Pierre Pérignon qui avait su inventer, à force de travail et de créativité, un fabuleux plaisir de l’effervescence pour le plus grand bonheur des hommes. Le champagne est un mythe, disait-il en substance, aussi puissant que le mythe fondateur attaché à Philippe Pinel délivrant les fous de leurs chaînes.
    C’est ce mythe et cette effervescence, “semblable à l’écume des vagues”, qui resteront gravés dans la mémoire de ceux qui sont aujourd’hui les héritiers du combat mené par Zarifian et qui sont réunis ici.
    Je dois dire qu’en organisant cet hommage, nous ne savions pas que le mois de janvier 2009 serait celui en France du soulèvement des psychiatres, associés à d’autres collectifs de chercheurs et d’universitaires, contre les projets de liquidation de leurs métiers voulus par le présent gouvernement et leur remplacement à des fins sécuritaires ou utilitaires.
    Je dois dire qu’en matière de traitement psychique, notre nouveau président de la République avait lui-même donné le ton, avant son élection, en avril 2007 en parlant de gènes ou en prétendant  réinventer le vieux débat sur l’inné et l’acquis, à coup de références à la plasticité cérébrale, ou encore en étant convaincu que la pédophilie et le suicide - et pourquoi pas l’homosexualité, la turbulence infantile, le génie créateur ou nos bonnes vieilles névroses? - résulteraient d’une disposition génétique au point de se mettre à dos dans un entretien avec Michel Onfray, publié par  Philosophie magazine en avril 2007 (“Confidences entre ennemis”) les représentants de l’Eglise catholique, les généticiens et les humanistes athées ou chrétiens, comme je l’ai rappelé dans Le Figaro du 13 avril 2007 (“Ne politisons pas la génétique”).
    Il avait même déclaré à la suite de cet entretien et devant un parterre de journalistes,  qu’il avait un “génome exceptionnel”, et qu’il ne voyait  “pas pourquoi il en aurait honte.” Ajoutant aussitôt :  “Vous ne trouverez dans mon code génétique aucun gène du suicide, de la dépression, du mensonge, ni d’ailleurs, de la corruption (...) Je suis clean, comme on dit dans le cyclisme.” (dépêche de l’AFP du 11 avril 2007).
    Je voudrais maintenant, puisque nous en avons décidé, et que Edouard nous aurait, à l’évidence, soutenu dans cette voie, parler de l’avenir de la psychiatrie, de la psychanalyse et des psychothérapies, c’est-à-dire des traitements de l’âme auxquels il était tant attaché.
 La psychiatrie d’abord : l’avenir est sombre et je me demande si les psychiatres qui se révoltent pour défendre leur métier en sont conscients.
Rappelons rapidement ce que sont les principes de la nouvelle psychiatrie issue du DSM-IV, dont la prochaine révision est prévue pour 2012, et qui inclura sous la catégorie de maladies mentales de nouveaux comportements humains d’une grande banalité : l’apathie, le plaisir de dépenser son argent (rebaptisé achat compulsif), l’intérêt grandissant pour l’Internet (désigné comme addiction à Internet), la gastronomie (désigné comme une toxicomanie), et enfin le plaisir sexuel également regardé comme une grave maladie mentale selon sa fréquence ou sa non fréquence ou son absence, etc... Cette version tentera néanmoins de rétablir l’interaction entre patient et psychiatre qui avait disparu du DSM-IV, mais sur le mode d’une psychothérapie de type “estime de soi” plutôt que sur le mode transférentiel propre au psychodynamisme freudien et phénoménologique.
Le problème c’est qu’aujourd’hui la nomenclature proposé par le DSM-IV est obligatoire dans tous les services de psychiatrie publique. Et qu’on ne vienne pas me dire que l’on peut ne pas l’appliquer. On peut toujours, certes, mais à terme, c’est la loi qui gagne et donc l’obligation. Aussi bien  les nouvelles générations de psychiatres ne résisteront-elles pas longtemps puisqu’elles seront formées au DSM-IV et V : disparition de toute entité clinique, effacement de la notion de sujet - jugé trop métaphysique et pas assez scientifique -, qualification collective et épidémiologique des comportements en termes d'évaluation et de protocoles - et non en termes de  “cas par cas” - et, enfin, adéquation de toute médecine de l'âme à la médecine organique; au point d'ailleurs que le mot psychiatrie est en train de disparaître pour être remplacé par quelque chose qui ne serait pas la neuropsychiatrie mais plutôt une mythologie cérébrale. Non plus un matérialisme mais un obscurantisme,  proche du fanatisme religieux, une sorte de nouvelle phrénologie. Quelque chose comme une pensée magique.
 A cet égard, je n’aime guère que les collectifs de psychiatres aient adhéré par ignorance, par corporatisme et parfois par chauvinisme à un anti-américanisme primaire. Car s’il est exact que ces nomenclatures ubuesques ont été élaborées outre-Atlantique, et qu’elle correspondent à une certaine éthique libérale et protestante selon laquelle il est préférable d’être un “malade du cerveau” plutôt qu’un “malade de l’âme” forcément reconnu responsable et coupable de sa maladie (et donc n’ayant pas à être pris en charge financièrement), c’est aussi également de là, que viennent enfin aujourd’hui et de façon massive les contestations les plus radicales des différentes versions du DSM et notamment de celles de 1980 (III) de 1987 (III-R) et de 1994 (IV).
J’en veux pour preuve la magistrale étude de Christopher Lane, historien, critique littéraire et spécialiste de l’époque victorienne, sur la manière dont les émotions ont été médicalisées par le DSM et l’industrie pharmaceutique : Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, 2009) . L’ouvrage est un best-seller .C’est le même terme qui a été utilisé par Marie-José Del Volgo et Roland Gori : médicalisation de l’existence. Nous nous sentons moins seuls désormais puisque les critiques de Christopher Lane et de toute une frange de chercheurs anglophones sont beaucoup radicales que celle d’Edouard et que les nôtres.
Son ouvrage qui paraît ces jours-ci en France a été en 2007 un véritable best-seller outre-Atlantique avant d’être traduit déjà en une dizaine de langues. A partir de l’exploration des archives de l’APA (Association américaine de psychiatrie) il y démontre comment le DSM-III (1980) et DSM-III-R (1987)1  fut l’oeuvre d’une bande d’illuminés décidés à réviser toute l’histoire de la psychiatrie afin de créer  homme nouveau défini par des comportements pathologiques : Robert Spitzer notamment, disciple de Wilhelm Reich, d’abord favorable à l’inclusion de l’homosexualité comme maladie mentale puis y renonçant en 1973 et maintenant auteur d’un rapport d’avril 2008 expliquant que des thérapies d’aversion peuvent transformer des homosexuels en hétérosexuels. Mais on s’est aperçu que l’expérience avait été menée par des homosexuels religieux ou honteux et que la catégorie de bisexuel n’était pas prise en compte. Désormais, le DSM-IV (1994) est qualifié par ses nombreux opposants américains et par les patients de “Nouveau Suspensoir de l’Empereur” recouvert d’une “vernis pseudo-scientifique” inventé par des “gourous peu scrupuleux” au service des laboratoires pharmaceutiques.
Combien de temps faudra-t-il pour que ce Manuel ubuesque soit abandonné au même titre que l’ont été les théories de Lyssenko? Combien de temps pour qu’elles soient regardées comme aussi peu scientifiques que les thèses créationnistes?  
Le DSM est pour l’heure la Bible mondiale de la psychiatrie ou plutôt de ce qu’il en reste. Sa version européenne, ou  Livre Vert, a été diffusé en octobre 2005, avec pour objectif, non pas de définir une clinique des maladies mentales, mais de servir de dispositif sécuritaire - au moindre coût possible - à des politiques d'Etat dont on se demande si elles ne sont pas des atteintes masquées aux droits de l'homme.             Dans ce Livre Vert, certains mots sont absents. Ainsi, on ne parle jamais ni de psychiatrie, ni de clinique. Le mot folie, en tant que catégorie anthropologique, présente dans toutes les sociétés, est banni et considéré comme discriminatoire, au même titre d'ailleurs que tous les autres termes : plus de pervers, plus de fous, etc... Plus rien, dans le Livre Vert, n'est cliniquement répertorié.
Un seul terme entraîne tous les autres, c'est celui de santé mentale. Il s'agit, dit-on,  “d'améliorer la santé mentale de la population grâce à des stratégies”. Or, cette notion de santé mentale n'est définie que par la négative. Le Livre Vert explique en effet ce qu'est la  “mauvaise santé mentale” et inclut dans ce terme des maladies neurologiques (Alzheimer, démences, etc.), des états symptomatiques psychiques non psychotiques (stress, anxiété, dépression), une seule maladie mentale (la schizophrénie), mais aussi, par dessus tout, des conduites très diverses les unes des autres, jugées dangereuses pour la société et pour l'individu lui-même : suicide,  toxicomanie, alcoolisme, violences conjugales, délinquance infantile, atteintes aux droits de l'homme, etc.
Curieusement, c'est le suicide qui est considéré comme le fléau majeur que doit combattre ce programme de surveillance des populations européennes. Étrange classification tout de même, puisqu'à l'évidence celui qui se suicide est moins dangereux pour autrui qu'un violeur ou un alcoolique conduisant en état d'ivresse. Le suicide dont parle le Livre Vert n'est en rien le suicide tel qu'il existe depuis la nuit des temps. Désigné comme le signe majeur d'une mauvaise santé mentale, il est surtout interprété comme une délinquance envers soi-même et envers la société, sans jamais être défini. Or, on sait que le mot recouvre différentes pratiques de mort volontaire : depuis la vraie décision de mourir « sans cause », jusqu'à la décision de mettre fin à ses jours dans des conditions qui ne sont pas forcément suicidaires : sous la torture pour ne pas parler (on donne alors sa vie à la patrie), ou en cas de maladie incurable dégénérative.
Ainsi, à une époque où les sociétés occidentales ne punissent plus les suicidaires, et où elles réfléchissent à une loi sur la possibilité de donner la mort, dans des conditions précises de maladies incurables, et après avoir aboli la peine de mort, voilà que revient une attitude pire que celle de l'Eglise - laquelle au moins s'appuie sur l'idée que la vie appartient à Dieu.

J’en viens maintenant à la psychanalyse.  L’avenir immédiat est sombre mais pour d’autres raisons. Contrairement aux apparences, elle est moins en danger de disparition que l’ancienne psychiatrie dynamique et d’ailleurs elle a fort bien résisté aux Etats-Unis. Elle a même été confortée par les redoutables campagnes anti-freudiennes menées dans la presse par les adeptes du DSM. Plus on la combat, plus elle résiste au point qu’on peut se demander si ses mille mises à mort ne sont pas le symptôme de sa pérennité. Freud est mort mais son spectre, c’est-à-dire le spectre de l’inconscient, ne cesse de déranger les barbares qui continuent à le redouter, comme d’ailleurs ils redoutent Darwin et Marx .
Mais comme la psychiatrie n’est plus vraiment le vecteur de la psychanalyse - sauf à de rares exceptions - celle-ci est portée par d’autres voies. A l’Université, d’un côté, par l’enseignement de la psychopathologie où sont formés des étudiants qui deviendront cliniciens, par ses propres institutions privées, de l’autre, qui échappent à l’emprise du scientisme.  Là est le coeur de la lutte. Car il est évident que si les départements de psychopathologie basculent du côté du cognitivo-comportementalisme, alors la psychanalyse n’aura plus de vecteur clinique dans le champ universitaire.
Néanmoins, en tant que doctrine, elle est une discipline étrange puisqu’elle n’apparaît jamais en tant que telle dans les enseignements académiques mais qu’elle les traverse tous  : pas de chaire au Collège de France, ni dans les différentes sections des hautes études, mais elle est présente partout dans d’autres disciplines : les lettres, l’histoire, l’anthropologie, les études coloniales et post-coloniales, les études sur la sexualité, etc... Elle est alors une théorie de la culture utilisée par des non psychanalystes, tandis que les cliniciens, groupés dans leurs institutions et dans les départements de psychologie et de psychopathologie ignorent l’existence de cette situation particulière et souvent méprisent ceux qui pourtant la font vivre comme discipline non clinique.
Du fait de cette scission entre la formation clinique et l’étude du corpus freudien, les psychanalystes, quoi qu’ils en disent, sont en train de devenir des psychothérapeutes. Dans la plupart des pays, à l’exception de la France, les psychanalystes se définissent comme psychothérapeutes et ils se confondent avec les psychothérapeutes. En France au contraire les deux pratiques sont séparées. Mais avec la réglementation qui va bientôt entrer en vigueur pour définir l’usage d’un titre sans désigner les contenus, il se passera une chose unique au monde : chacun pourra user du titre - psychanalystes, psychiatres, médecins psychologues - sauf les psychothérapeutes dans la mesure où la France est l’un de seules pays où les psychothérapeutes se sont formés, dans des écoles privées, en dehors de l’université et à l’écart de tout diplôme.
La situation de la psychanalyse est bien étrange. En Grande Bretagne par exemple, seuls les membres de la British Psychoanalytical Society (BPS), rattachée à l’International Psychoanalytical Association (IPA), ont le droit de s’appeler psychanalystes, ce privilège ayant été octroyée à la British, suite à l’exil de Freud et de sa famille à Londres. En conséquence, les autres psychanalystes, les lacaniens par exemple, non rattachés à l’IPA, sont appelés psychothérapeutes au même titre que les jungiens qui sont des psychothérapeutes (ou psychologues analytiques) et non pas des psychanalystes bien qu’ils ne cessent de revendiquer cette appellation pour échapper à ce qu’ils sont.  
Et, périodiquement, ces psychothérapeutes qui ne le sont pas - les lacaniens notamment - sont victimes de campagnes qui visent à les éliminer : de la part des membres de la British qui les considèrent comme des non psychanalystes au même titre que les jungiens, mais aussi de la part des pouvoirs publics, à mesure que les évaluations profitent aux psychothérapies dites cognitives, garanties par le DSM.
Mais dans d’autres pays, comme l’Amérique latine par exemple, la situation est inverse : les psychanalystes sont confondus avec les psychothérapeutes, tandis qu’à l’Université les départements de psychologie délivrent un enseignement où domine le savoir et la clinique freudiennes. Remarquons que là-bas, il n’est pas rare qu’un psychanalyste se déclare homéopathe ou sophrologue, ou autre chose, tout en appartenant à une société de psychanalyse, les médecines dites “alternatives” étant confondues avec la médecine scientifique.
A cet égard, je regrette que l’on ait créé en France une chaire d’homéopathie rattachée à la médecine, contre l’avis de l’Académie de médecine. Aurait-on l’idée de créer une chaire de créationnisme dans un département de biologie? En Grande-Bretagne, la médecine du placebo est tenue à l’écart de la médecine scientifique et donc l’homéopathie est pratiquée comme il se doit par des non médecins.
J’ai souvent parlé de cela avec Edouard qui restait sensible à l’idée que ce qui marche est utile. Peu importe, disait-il, qu’il s’agisse d’une fausse science du moment que c’est efficace! Ce n’était pas mon avis, mais l’idée d’étudier scientifiquement l’effet placebo le passionnait et il avait raison.
J’appelle psychothérapies au pluriel et non pas au singulier, comme l’indique le titre du colloque, les différentes méthodes d’approche du psychisme dites relationnelles dérivées ou dissidentes de la psychanalyse et qui se sont développées dans l’ensemble du monde à partir de 1960 : d’abord dans le monde occidental et désormais dans le monde entier. A ces méthodes s’ajoutent les psychothérapies dites corporelles. Elles dérivent aussi, à l’origine, des approches pré-freudiennes ou contemporaine du freudisme : hypnose, catharsis, suggestion, etc...
Elles sont partout en pleine expansion parce qu’elles répondent à un culturalisme étranger à l’universalisme freudien mais aussi à une demande de plus en plus grande de patients saturés par les excès de la psychopharmacologie. De sorte qu’elles entrent en contradiction d’une part avec la psychiatrie devenue pharmacologique, comportementaliste et cognitive, et de l’autre avec la psychanalyse selon différentes modalités. Au point d’ailleurs que, partout, la psychanalyse est appelée psychothérapie au singulier comme si elle était la discipline reine de toutes les autres thérapies.
Sauf en France. Ces écoles sont pourtant installées sur le territoire français depuis des décennies et elles sont en pleine expansion auprès du public : il n’y a qu’à lire, pour s’en apercevoir, la revue Psychologie Magazine. Mais, en France, les psychothérapeutes sont regardés par les psychanalystes comme au mieux des charlatans, et au pire des clochards auxquels on reproche d’accrocher partout des “plaques” professionnelles sans en avoir le droit. Mais de quel droit on parle? depuis l’amendement Accoyer de 2003, les psychothérapeutes sont considérés comme appartenant à des zones de “non droit” comme les immigrés clandestins ou sans papiers. Et désormais, comme je l’ai dit, ils seront légalement privés du titre et contraints de s’appeler autre chose : psychopraticiens, par exemple, afin que les psychiatres, qui ne sont plus psychiatres mais praticiens du cerveau ou gardiens de la sécurité psychique, puissent s’appeler légalement psychothérapeutes, au même titre que les psychanalystes qui pourtant méprisent ce terme. Mais à l’heure de l’Europe, que feront des psychothérapeutes belges ou scandinaves quand ils voudront s’installer en France : seront-ils autorisés à conserver leur nom ou devront-ils changer d’identité en traversant des frontières?
 D’une manière générale, on voit désormais de nombreux jeunes psychanalystes pratiquer bien autre chose que la discipline freudienne. Ils sont en quelque sorte devenus psychothérapeutes à mesure que la demande des patients se transformait. Aussi rêvent-ils comme les psychiatres en colère d’un illusoire “âge d’or” de leur discipline - Ah! comme c’était bien du temps de Lacan ou d’Henri Ey - pour mieux  assumer le fait que dans leur pratique réelle, ils ne sont plus ce qu’ils pensent être.
Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt que de rêver d’une fable mémorielle, accepter la  réalité d’une histoire en train de se faire et trouver en elle les moyens de lutter contre le nouveau fascisme sécuritaire : “Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres”, disait Tocqueville.
Tâchons ici pour rendre hommage à Edouard Zarifian, cet humaniste de la psyché et du dom Pérignon, de réfléchir à l’avenir plutôt que d’avancer vers les ténèbres.