Généreux et Constant : Edouard ZARIFIAN


Article publié dans Cliniques Méditerranéennes n°77 aux éditions Erès

Généreux et constant : Edouard Zarifian

 

Je proposerai les mots de « générosité » et de « constance » pour caractériser la relation qu’Edouard Zarifian entretenait avec ses collaborateurs, avec ses amis, et plus généralement avec tous ceux qui croisaient son chemin.

En ce qui me concerne, le souvenir d’Edouard Zarifian ne vient pas s’ajouter, de l’extérieur, à ce qu’a été mon expérience de la psychiatrie et des médicaments. Il l’a accompagnée de bout en bout et parler aujourd’hui d’Edouard, c’est m’obliger à revenir sur ce qu’a été mon propre parcours dans, puis hors, de l’industrie pharmaceutique.  

J’ai rencontré Edouard Zarifian pour la première fois en 1988 juste après la sortie de son livre Les Jardiniers de la folie. J’étais alors directeur de la communication des laboratoires Delagrange qui venaient de commercialiser l’amisulpride, un neuroleptique qui semblait avoir des avantages importants sur ces prédécesseurs en termes de tolérance. C’est tout au moins ce que nous croyions un peu naïvement à l’époque.

Il nous semblait alors que la psychiatrie, en se technicisant au travers des essais cliniques contrôlés, limitait son inventivité. Edouard Zarifian connaissait bien l’industrie pharmaceutique. Il avait travaillé avec des chercheurs de Synthélabo dans l’espoir de mettre au point un test biologique de détection de la dépression qui s’est révélé une illusion et dont Edouard a su tirer toutes les leçons quant aux promesses de la psychiatrie dite biologique (aujourd’hui réduite en fait à une psychiatrie pharmacologique très répétitive). Depuis cette première rencontre, nous n’avons pas cessé de nous revoir, de nous signaler toutes les parutions (articles, livres) qui nous semblaient pouvoir nourrir une réflexion sur la psychopharmacologie en dehors des sentiers battus. A la même époque, je décidais d’organiser des conférences pour les médecins : Edouard fut le premier invité. Ce sont ces « conférences » qui ont été à l’origine de la création des Empêcheurs de penser en rond, édités sous le nom de Delagrange, puis sous le nom de Synthélabo, avant de devenir une maison d’édition à part entière rattachée au Seuil. Il dirigeait simultanément avec brio une collection chez Odile Jacob et cela nous fournissait des sujets supplémentaires de débats. 

Les Jardiniers de la folie proposaient un modèle bio-psycho-social des troubles mentaux alors complètement nouveau. Il marquait un changement d’époque. Il prévoyait finalement que nous ne pouvions pas compter sur les psychotropes et leurs améliorations, les progrès des neurosciences, pour « guérir » les patients. En filigrane, on devinait déjà que les psychotropes risquaient de nous entraîner de déceptions en déceptions si on leur faisait trop confiance. Les psychotropes ne suffisent pas, et à la fin des années 80, on ne voyait déjà plus se dessiner un avenir dans lequel ils pourraient de par leur seule puissance, régler le problème des troubles mentaux.

Dans ses livres suivants, Edouard a mis l’accent sur un autre problème : si les psychotropes n’étaient pas suffisants pour traiter les troubles mentaux, ils risquaient, en revanche, d’être utilisés largement en dehors des cas graves et de se banaliser dans la prise en charge de multiples problèmes psychologiques relabellisés « troubles mentaux ». Avant même que le désormais fameux déficit de l’attention avec hyperactivité chez l’enfant et l’adolescent (et l’usage de la Ritaline) fasse polémique, il était rongé par une inquiétude grandissante. Il lui semblait de plus en plus évident que les psychiatres n’étaient pas armés pour résister à un tsunami médicamenteux. Et il s’interrogeait sur les raisons profondes de cet état de fait.

Je crois que l’on peut dater de cette réflexion-là, une certaine rupture entre Edouard et une grande partie de ses collègues psychiatres. Il en a gardé une blessure profonde. Il s’est alors tourné vers les psychologues, les sociologues, les psychanalystes pour tenter de prolonger avec eux l’analyse des usages contemporains des psychotropes. Ce mouvement est allé très lentement. Trop souvent la dénonciation a été plus vite que l’analyse et Edouard pouvait en être gêné à juste titre.

Le paradoxe est que les psychotropes sont plus envahissants que jamais, alors même que l’on sait de mieux en mieux qu’ils marchent tous très mal.

La dernière occasion où j’ai parlé d’Edouard Zarifian a été le colloque organisé à Montréal du 3 au 5avril 2007 par le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ). 500 personnes étaient rassemblées pour discuter de la « gestion autonome des médications de l’âme », un thème inconnu en France. La moitié d’entre eux étaient des usagers de psychotropes, l’autre moitié des psychologues, des travailleurs sociaux, des bénévoles. Sans compter quelques psychiatres que l’on pouvait malheureusement compter sur les doigts de la main…A chaque table ronde, il y avait un représentant des usagers.

Les organisateurs avaient invité Edouard, mais pas les industriels du médicament. C’était le seul psychiatre étranger qui avait cet honneur. J’imagine combien il aurait été ravi de s’adresser à une assemblée studieuse, attentive, interventionniste, présente de bout en bout. Quelle différence avec ces congrès officiels de psychiatrie qui sont désertés à la première occasion ! On pouvait rêver : à l’échelle de la France, un congrès semblable aurait rassemblé 4 000 personnes.

Je crois qu’Edouard aurait vu là une manière d’hériter collectivement de ce qu’il a essayé de nous apprendre : que des usagers de psychotropes (qui ne veulent plus être appelés des « patients ») se réunissent sous le slogan « rien sur nous sans nous », qu’ils veuillent être des partenaires capables de produire une expertise collective sur les psychotropes et avoir le droit de négocier avec les prescripteurs sur les molécules, les dosages etc., l’aurait ravi au plus profond de l’âme.

C’est malheureusement son âme qui nous a été ravie, bien trop tôt. Qui aura désormais l’autorité qui était la sienne pour accompagner le travail de réflexion et d’invention ?

 

Philippe Pignarre, éditeur