Edouard Zarifian : la confiance dans la parole humaine

Article publié dans Cliniques Méditerranéennes n°77 aux éditions Erès

Edouard Zarifian : la confiance dans la parole humaine


Je revois aujourd’hui le visage d’Edouard Zarifian à différentes époques de nos vies. Celui de mon camarade d’internat qui s’intéressait à la psychiatrie biologique et pensait déjà qu’elle n’était pas foncièrement contradictoire avec l’approche relationnelle et les dimensions sociales de la psychiatrie. Je me rappelle son engagement en direction des recherches et de la compréhension des phénomènes biologiques et l’étonnement de son amitié devant l’opposition de ceux de ses contemporains, dont j’étais, qui s’étaient orientés de façon quasi exclusive dans des directions inspirées par la psychanalyse. Et je nous revois quinze ans après, au cours d’une émission radiophonique où nous avions évoqué la dépression et l’usage des médicaments en psychiatrie, et la proximité dans laquelle nous nous étions retrouvés : la psychiatrie biologique n’est pas assez riche pour se passer de la psychanalyse, la psychanalyse n’a pas le pouvoir d’aider à elle seule la totalité des patients. Nous nous retrouvions d’accord  sur les points essentiels : certes pour déplorer l’excès des prescriptions aveugles de psychotropes, leur dangers, leurs effets collatéraux — il en montrait les inconvénients avec un incomparable talent pédagogique et une érudition lumineuse portant sur les travaux et statistiques les plus récents — mais surtout pour défendre une conception de la psychiatrie qui laisse toute sa place à l’échange thérapeutique, et à la compréhension par la parole.

Je revois son visage, plus récemment, avant la maladie qui l’a broyé, à peine marqué par la soixantaine, le regard bleu et grave, éclairé par le plaisir de l’amitié.

Il faut saluer le parcours de Zarifian et le courage qu’il avait de ses opinions. Alors qu’il connaissait parfaitement la neurophysiologie, qu’il avait fait des recherches diverses dans le domaine des neurosciences dont il suivait tous les progrès actuels, praticien de la psychopharmacologie, il avait fait le constat de leur valeur très relative ; constat éclairé par le savoir et l’expérience clinique et non inspiré par un rejet phobique ou une idéologie quelconque. Il reconnaissait parfaitement l’intérêt des recherches neurologiques mais il n’était pas dupe des techniques et constatait l’abus de langage qu’il y a à dire, devant des images traduisant une activité cérébrale dans telle zone du cerveau, que « l’on voit le cerveau penser ».  « J’ai fait des recherches dans ce domaine », écrivait-il : « Au bout de quinze ans, je me suis rendu compte que ça n’avait rien apporté à la psychiatrie. Cela a contribué à une meilleure connaissance au niveau neurologique mais pas à la compréhension du psychisme. Le psychisme humain n’est pas uniquement le fruit du génome et des neurones et il se constitue essentiellement par l’échange de parole. Il est propre à chacun et son contenu est unique. »[1].

Ce qu’il exprimait, dans Les jardins de la folie ou dans Le prix du bien être ou encore dans La force de guérir prenait en compte toutes les dimensions de la souffrance psychique et singulièrement les souffrances relationnelles familiales et sociales.

"On peut s'interroger sur la légitimité de la référence exclusivement médicale en psychiatrie et sur les dangers d'une attitude qui consiste à traiter seulement les symptômes et uniquement par des médicaments. Les caractéristiques de l'être humain sont ainsi rabotées [de telle sorte] que l'on évacue purement et simplement le sens des symptômes, propre à chacun, et le contexte relationnel, générateur de tant de difficultés. De même des abus d'une médicalisation de toute souffrance morale individuelle induite par les difficultés sociales, existentielles, relationnelles et économiques qui marquent si cruellement notre époque. La médecine ne peut être la seule réponse aux malaises d'une société."[2] Comment ne pas souscrire toujours à une telle formulation, aujourd’hui, où toute femme qui perd son mari ou sa fille se voit immédiatement proposer par quelque médecin bien intentionné un antidépresseur, sur ses larmes et non sur une indication d’ordre psychiatrique.

Il soulignait, inlassablement, non seulement la valeur du dialogue humain, mais son caractère indispensable à toute vie en société. Il faisait de la parole humaine et de l’échange qu’elle permet une condition de vie ou de mort pour le psychisme et je ne peux que lui donner raison.

A l’arrière plan de son amour de la vie et de tout ce qu’elle peut apporter de joies et de souffrances, dans l’amour qu’il avait de la peinture, — il m’avait dit un jour qu’il aimerait éditer des livres d’art — il y avait l’amour de la pensée et l’amour de l’homme : « Si j’ai une foi, c’est la foi en l’être humain. »[3]


Paul Denis,

Membre de la Société psychanalytique de Paris

 

[1] Interview à Alternative santé.

[2] E.Zarifian, Le prix du bien être.

[3] Interview à Alternative santé.