Du Corporel au Psychique par P-H. Keller

 

Préambule

Lorsque nous avons commencé les préparatifs de cette journée, j’ai spontanément intitulé mon intervention « Du corporel au psychique », en pensant à la question psychosomatique que j’explore maintenant depuis plusieurs années, toujours encouragé par Edouard Zarifian, y compris dans le dernier livre que j’ai publié de son vivant : « Le dialogue du corps et de l’esprit ». Mais c’est dans l’après coup, en le lisant sur le programme, que j’ai saisi combien ce titre avait été également inspiré par l’idée qu’Edouard Zarifian se faisait lui-même, non seulement de sa propre trajectoire, mais également de celle de sa discipline d’origine, la psychiatrie.

Lorsque j’ai fait sa connaissance, il y a vingt ans, je travaillais dans un hopital psychiatrique comme psychologue clinicien. Dans cet univers marqué par une souffrance psychique que les patients semblaient souvent partager avec les soignants eux-mêmes, j’étais à l’affût de tout ce qui pouvait m’aider à éclairer une pratique professionnelle débutante. C’est dans ces conditions que je suis allé assister à une rencontre où ce psychiatre atypique croisait le fer avec un neurobiologiste dont, pour avoir suivi les enseignements,  je connaissais bien le style et les propos, toujours inattendus : Jean-Didier Vincent. Pour sa part, le praticien mettait en avant la dimension singulière de la souffrance traitée en psychiatrie, moins soucieux de valider le bon diagnostic que d’accéder aux enjeux personnels et subjectifs de la crise traversée par ses patients. De son côté, le neurobiologiste décrivait avec brio le détail des structures cérébrales impliquées dans certains états pathologiques comme l’addiction ou la dépression. Si le premier fondait son discours sur une pratique clinique que j’étais moi-même en train de découvrir auprès des patients psychiatriques, le second fondait le sien sur des expériences de laboratoire que j’avais étudié et reproduit au cours de ma formation universitaire. Devant cet auditoire essentiellement composé de praticiens, l’auteur des « jardiniers de la folie » s’opposait courtoisement mais fermement à l’auteur de « biologie des passions ».

L’an dernier, à l’occasion d’un colloque consacré aux thèmes de l’identité, de la violence et de la passion, j’ai à mon tour débattu avec un psychiatre qui, pour aborder ces questions, avait également recours aux arguments de la neurobiologie. Sur un point précis en tous cas, j’ai pu constater que l’enjeu du débat était resté strictement le même. Ainsi, affirmant que les « circuits de la récompense » en partie alimentés par la dopamine, fonctionnent de manière pathologique dans le cerveau d’un toxicomane, la neurobiologie, aujourd’hui encore, soutient que le dysfonctionnement du « noyau accumbens » prouve la validité de cette affirmation. Or, en 1989 déjà, face à J-D. Vincent, Edouard Zarifian opposait à cette thèse neurobiologique l’argument selon lequel le noyau accumbens n’est présent que dans les cerveaux de rats sur lesquels se font les expérimentations[1]. Cette structure n’existe pas dans le cerveau de l’homme, dont le striatum ventral est simplement l’équivalent, l’analogue neuroanatomique. Loin de correspondre à une objection mineure, cet argument représente au contraire une donnée essentielle du débat, sur laquelle Edouard Zarifian n’a jamais transigé : ce qu’étudie la neurobiologie, le point de départ de ses recherches, c’est d’abord et avant tout la cellule nerveuse, le neurone. Pour cette discipline scientifique, peu importe que ce neurone soit celui d’un rat, d’un singe ou d’un homme, et peu importe qu’il contribue au fonctionnement d’un cerveau de rat, de singe ou d’homme.

Psychiatrie biologique vs psychiatrie clinique

Sans jamais remettre en question ni constester les avancées scientifiques considérables obtenues grâce à la neurobiologie –par exemple concernant les récepteurs membranaires – Edouard Zarifian n’en a pas moins toujours rappelé sa nécessaire hétérogénéité par rapport à la psychiatrie clinique. Lui-même membre fondateur avec Pierre Deniker de l’Association de psychiatrie biologique en 1978 il a, près de 10 ans plus tard, renoncé à la fonction de secrétaire général et cédé sa place, après avoir fait et rendu public ce constat : aucune découverte significative n’a surgit de cette initiative, aucune avancée dans l’explication des maladies mentales n’a pu être accomplie grâce à cette branche de la psychiatrie. On peut difficilement supposer de sa part  une déception liée à sa carrière dans la psychiatrie biologique : sans en faire un titre de gloire mais sans le dissimuler non plus, il savait rappeler à l’occasion qu’il  était l’un des rares (le seul ?) psychiatre français à avoir publié dans la revue  Science. D’ailleurs, loin de traduire une simple désillusion, cette décision s’est accompagnée d’une véritable réflexion sur les enjeux de cette psychiatrie biologique, dont il confiait plus tard qu’en réalité, elle posait de « mauvaises questions à de bons outils »[2]. Autrement dit, il s’agissait moins pour lui de se méfier désormais de la psychiatrie biologique que d’en rappeler les limites, en priorité sur le plan clinique.

D’une certaine façon, il est possible de rapprocher cette position de celle adoptée par Freud en personne, dans un texte publié en 1915, « Pulsion et destin des pulsions ». Dans ce texte, Freud présente les quatre caractéristiques de la pulsion, et en termine paradoxalement l’énumération par la première d’entre elles : la source, soit le processus corporel qui donne naissance à la pulsion. A ce sujet, il note : « nous ne savons pas si ce processus est régulièrement de nature chimique ou s’il peut aussi correspondre à une libération d’autres forces, mécaniques par exemple ». Précisant son raisonnement, il souligne que « l’étude des sources pulsionnelles déborde le champ de la psychologie » et rajoute que, si le fait d’être issu de la source somatique est l’élément « absolument déterminant pour la pulsion », en réalité, celle-ci « ne nous est connue, dans la vie psychique (souligné par moi), que par ses buts ». Et comme si ces précisions ne suffisaient pas, pour conclure son commentaire sur la pulsion, l’un des principaux piliers de sa métapsychologie, Freud rappelle qu’ « étant donné ce que se propose la recherche psychologique, une connaissance plus exacte des sources pulsionnelles n’est pas rigoureusement indispensable ». Dix ans plus tard, sans doute conscient de n’avoir pas été suffisamment compris, Freud consacre à ce sujet un livre entier, ouvrage insuffisamment mis en avant, selon moi, par les psychanalystes : « La question de l’analyse profane ». Dans ce texte, s’adressant à un « interlocuteur impartial », il commente la manière de travailler de ses confrères psychanalystes, les incitant à résister à « la tentation de flirter avec l’endocrinologie et le système nerveux autonome, là où il s’agit d’appréhender des faits psychologiques à l’aide de  modèles psychologiques  (souligné par moi) »[3].

Au début de notre 21ème siècle, Pierre Fedida, psychanalyste et ami d’Edouard Zarifian, reprenait à son compte ce conseil, au motif que l’inventeur de la psychanalyse n’avait jamais manqué de « rappeler aux médecins qu’ils ne gagnent rien, dans l’analyse, à faire appel aux connaissances acquises par eux sur les organes »[4]. Lui-même inspiré par Barthes et Bataille, Pierre Fédida insistait sur le fait que « l’homme n’a pas une architecture simple comme les bêtes, et il n’est même pas possible de dire où il commence ». Quant à Michel Foucault, est-il besoin de rappeler qu’il estimait nécessaire de « montrer que la racine de la pathologie mentale ne doit pas être cherchée dans une quelconque « métapathologie », mais dans un certain rapport, historiquement situé, de l’homme à l’homme fou et à l’homme vrai. »[5]

Cerveau vs psychisme

Qui, aujourd’hui, pourrait prétendre que la vie psychique humaine advient sans le moindre substrat corporel ? Qui se risquerait à ignorer l’implication de l’activité cérébrale dans le plus infime des faits psychiques humains ? Qui oserait tenir pour négligeables les travaux de neurobiologistes tels que Gérald Edelman, Antonio Damasio, JP Changeux ou Alain Prochiantz, et plus récemment encore les recherches de Lionel Nacache ou de Stanislas Dehaene ? Dans le champ psychiatrique en tous cas, l’enjeu du débat actuellement engagé entre psychanalyse et neurosciences, se pose donc en bien d’autres termes que ceux de l’ignorance respective. Mais dans ce même champ psychiatrique en revanche, la domination –voire le monopole– du modèle neurobiologique commence à devenir tout à fait problématique ; quant au combat mené par Edouard Zarifian pour endiguer les prétentions de ce modèle à un tel monopole, il est loin d’être gagné. Soucieux de s’en tenir strictement au raisonnement scientifique, il était d’accord pour opposer à l’hégémonie neuronale une formule dont nous avions parlé ensemble : si le cerveau est bien une condition nécessaire pour qu’advienne le psychisme, en aucun cas il ne peut, en tant qu’organe, être considéré comme une condition suffisante. Une telle formule s’oppose pourtant frontalement à une autre, que bon nombre de scientifiques –et non des moindres- tentent actuellement de réhabiliter. Mise au point par Cabanis, médecin et philosophe du 18ème siècle, cette formule rivale soutient que le cerveau sécrète la pensée comme le foie secrète la bile (La citation exacte étant : "Nous concluons avec la même certitude que le cerveau digère en quelque sorte les impressions : qu'il fait organiquement la sécrétion de la pensée."[6]). C’est ainsi que dans un livre consacré au langage, l’on trouve cet échange entre une journaliste et une scientifique spécialiste de l’étude du langage chez les bébés : « Question : D’où vient ce don de parole partagé par tous les bébés du monde ? Réponse : De leur cerveau. Pour apprendre à parler, on a besoin que d’un cerveau et, à la limite, on a besoin de rien d’autre (…). En fait, le langage est une compétence purement cérébrale »[7].

Voilà dix ans, Edouard Zarifian publiait dans la revue Psychiatrie Française, un texte intitulé « Le déni du psychisme dans la psychiatrie contemporaine ». Dénonçant dans ce texte un détournement marketing du DSM IV, initialement outil de recherche pour la pharmacologie et l’épidémiologie, il en désigne les principales conséquences, catastrophiques pour la psychiatrie clinique : d’une part générer une représentation exclusivement biologique de l’homme en « évacuant l’existence du psychisme », et d’autre part justifier un traitement purement symptomatique de la souffrance psychique. Du point de vue épistémologique, ne prendre en compte que les symptômes de cette souffrance, c’est s’intéresser au cerveau seulement comme « outil capable de les produire grâce à ses neurotransmetteurs et à sa circuiterie de réseaux cognitifs »[8]. Et ne serait-ce que de ce seul point de vue, quatre réalités au moins attestent cruellement de sa clairvoyance. 

1/ Si l’on sait déclencher des troubles psychiques comparables à ceux observées dans les divers états pathologiques : anxiété, délire, hallucination, dépression, etc., on ne dispose toujours pas, quelle que soit la maladie mentale considérée, du moindre marqueur biologique spécifique (à partir duquel on pourrait par exemple établir un diagnostic). 2/ Même si les tentatives continuent à se multiplier pour y parvenir, personne n’a encore établi avec certitude quel est le support biologique exact de l’effet jugé thérapeutique des psychotropes. 3/ Malgré toutes les pistes ouvertes par les chercheurs en neurobiologie, aucune d’elles n’a pour l’instant abouti, qui permettrait par exemple de connaître enfin l’étiologie biologique incontestée d’une seule maladie mentale. 4/ Et enfin, contrairement à bon nombre de pathologies organiques, personne n’est en mesure de prévoir l’évolution de l’une ou l’autre de ces pathologies, ou de prédire avec certitude l’efficacité d’un traitement médicamenteux[9],[10].

En grande partie du fait de ces impasses répétées, mais aussi en raison de son attachement profond, indéfectible, à ce qu’enseigne la clinique, la psychanalyse est devenue, au fil des années, un interlocuteur incontournable pour Edouard Zarifian. Loin des querelles qui habitent ce monde longtemps fermé, il entretenait avec la psychanalyse, via certains psychanalystes, des relations de plus en plus étroites. Non qu’il s’agisse pour lui d’une révélation, puisque ses contacts avec la psychanalyse remontaient en réalité aux débuts de sa formation médicale. Plus simplement, la souffrance psychique dont ses patients l’avaient fait dépositaire lui semblait parfois mieux s’éclairer en y travaillant à partir de l’hypothèse de l’inconscient. Sa contribution au numéro de la revue Cliniques Méditerranéennes consacré au thème : « Le grand marché de la souffrance psychique » en témoigne de façon indiscutable. Par ailleurs, empreint de tolérance et d’un pragmatisme de bon aloi, il ne rechignait pas à faire travailler dans son service des praticiens du soin psychique en rupture de ban, pourvu que leur technique respecte les valeurs éthiques dont il se revendiquait. Préférant les échanges constructifs aux querelles stériles, il a par exemple contribué à mettre en présence d’innombrables interlocuteurs, leur laissant le soin de poursuivre, sans lui, confrontation ou collaboration fructueuse. C’est dans ce sens qu’il permis à l’hypnose d’être pratiquée dans son service, davantage en raison de l’aide qu’elle apportait à certains de ses patients que par adhésion aveugle au dispositif technique lui-même.

Rééducation vs soin psychique

Loin d’être tout tracé, l’avenir du soin psychique apparaissait à Edouard Zarifian comme incertain, en tous cas tant qu’il se maintiendrait sous la banière de ce qu’il appelait lui-même le « neuroscientisme ». Sur ce plan, sa pensée prolonge celle de Canguilhem, qui s’interrogeait dès 1980 sur « les pouvoirs qui s’intéressent à notre pouvoir de penser »[11]. Pour le dire simplement, une chose est la recherche sur l’activité de penser en relation avec le système neurocentral, autre chose est le soin qu’il convient d’apporter aux inévitables souffrances psychiques engendrés par une telle activité. Contrôlés officiellement depuis peu – en particulier dans le cadre de la loi Huriet sur la protection des personnes qui se prêtent à la recherche biomédicale – les conflits d’intérêts étaient, depuis vingt ans, un objet de préoccupation pour Edouard Zarifian : selon lui, faire la distinction entre son activité de recherche et son activité soignante relevait, pour un médecin, d’une position éthique. La confusion entre les deux serait donc responsable de l’évolution de la recherche psychiatrique, entièrement dominée par un scientisme neuro-comportemental, qui exige de sacrifier la clinique du sujet et de la subjectivité, au profit du comptage statistique et de la référence normative. Au sujet de cette confusion entre activité de recherche et activité soignante, il ne ratait pas une occasion de rappeler, sans les diaboliser, que les laboratoires pharmaceutiques avaient une responsabilité considérable, mus avant tout par une logique de rentabilité et lancés aveuglément dans la course au « blockbuster ».

Prendre en considération ce que nous lègue Edouard Zarifian dans le domaine de la souffrance psychique implique donc au moins deux postures. La première consiste à lutter contre ce diktat d’un modèle neurobiologique et comportemental, la seconde vise la diversification des dispositifs d’écoute et de soin. Destinés aux personnes dont la souffrance leur impose de s’adresser à un tiers afin d’y donner un sens, ces dispositifs demeurent toutefois fidèles à un principe essentiel : celui de « la parole retrouvée ». Lutter contre la domination du comportementalisme s’impose donc aujourd’hui, à la fois par fidélité aux principes humanistes défendus par Edouard Zarifian, mais aussi en raison de la disqualification de la parole prônée par certains de ses défenseurs.

De ce point de vue, le rôle joué par la psychanalyse est décisif. Si Edouard Zarifian s’était à ce point rapproché d’elle, c’était moins pour adhérer à l’un ou l’autre des courants qui la traversent que pour mettre à l’épreuve son hypothèse fondatrice : l’hypothèse de l’inconscient. Et à propos des soins eux-mêmes, ceux que l’intensité de la souffrance psychique rendent nécessaires, il partageait avec Pierre Fédida une même certitude : « il faut être deux  pour (en) guérir ». Il n’a d’ailleurs jamais cédé sur l’importance décisive de l’engagement relationnel dans le cadre du soin psychique, reconnaissant à la psychanalyse le droit de nommer « transfert », l’explicitation théorique de cet engagemement relationnel. Pour sa part, l’engagement auprès des patients qui se confiaient à lui était sans faille, et son accompagnement sans relâche ; et d’ailleurs, parmi ces patients dont il avait la charge, sa plus grande récompense avait été, au terme de sa carrière hospitalière, de n’avoir jamais eu à déplorer de suicide.

Avenir du soin psychique : risques et perspectives

Par ailleurs sans illusion sur le devenir de sa profession –la psychiatrie– Edouard Zarifian n’hésitait pas à dire qu’elle avait « probablement perdu son âme », dès lors qu’elle avait cessé de s’intéresser au psychisme, lui préférant l’objectivation des signes de la souffrance subjective. Ce qui nous rend humain, disait-il, « c’est la subjectivité, et cela, la psychiatrie ne veut plus en entendre parler ! »[12]. Nul doute qu’il aurait partagé la réaction du psychiatre Michaël Guyader, à propos de la soi-disant dangerosité du schizophrène : « Un schizophrène ? Je ne sais pas ce que c’est. Un individu en souffrance, oui. ». Fidèle à sa conception du psychisme humain, il s’était également prononcé sur l’illusion d’une évaluation objective des psychothérapies, affirmant que « le seul capable d’évaluer l’effet d’une psychothérapie, c’est l’intéressé lui même ». Prétendre à l’évaluation dans ce domaine, c’est, disait-il, « s’engager dans « la promotion de l’homo economicus normé, prévisible et adapté à la société »[13]. Si rien n’oblige à le suivre les yeux fermés dans cette analyse, force est d’en constater la dimension quasi-visionnaire, face à certaines initiatives récentes.

Ainsi, depuis l’automne 2008, certaines entreprises ont adopté le système dit du « ticket psy », dont la technique est assimilée à celle du « ticket restaurant ». Mis au point par un cabinet de « prévention des risques psychosociaux », ce système permet aux « bénéficiaires » -des employés considérant que leur souffrance psychique le justifie- de se rendre à 10 consultations, assurées par des psychiatres ou des psychologues. Même s’ils s’en défendent, les promoteurs de ce système régit par la médecine du travail, sont au service de l’entreprise, partageant avec elle l’objectif d’une meilleure adaptation de l’employé à ses conditions de travail. Comme ils le reconnaissent eux-même, « la souffrance psychique liée à l’activité professionnelle a cessé d’être tabou en France depuis une quinzaine d’années, (….) mais dès que l’on réfléchit à des solutions, deux visions s’opposent : repenser l’organisation du travail ou soutenir les gens»[14]. Quant aux instances professionnelles concernées, qu’elles représentent les médecins, les psychiatres ou les psychologues, elles contestent ce « service », dont on se doute qu’il est rendu moins à l’employé qu’à l’employeur.

Si l’on ne peut que souhaiter voir de telles initiatives tourner court, il n’en reste pas moins que la question de la souffrance psychique et son corrélat, le soin psychique, continue inlassablement d’être posée, quelle que soit la façon dont elle se manifeste et les lieux où elle se fait entendre. Une chose est sûre, du srict point de vue clinique : les signes de cette souffrance se situent à l’opposé des signes de la souffrance organique et des soins qu’elle justifie. Les uns sont subjectifs, incertains et culturellement déterminés, les autres sont pour la plupart objectifs, précis et soumis en priorité aux lois de la biologie. Or, considérée comme simple équivalent d’une souffrance corporelle, la souffrance psychique est le plus souvent abordée sur un mode médical : diagnostic, traitement, guérison. Le tout se veut en quelque sorte garantit par une spécialité médicale « comme une autre », la psychiatrie. Comme le suggérait Michel Foucault, « s’il apparaît tellement malaisé de définir la maladie et la santé psychologique, n’est-ce pas parce qu’on s’efforce en vain de leur appliquer massivement des contepts destinés également à la médecine somatique ? »[15]. En définitive, envisagée pour ce qu’elle est, à savoir l’expression d’un sujet aux prises avec les tourments surgis de son psychisme, cette souffrance ne doit-elle pas requérir en priorité des soins d’une même nature : i.e. psychiques. En persistant dans la seule conception biologique ou neurologique de la souffrance psychique, la psychiatrie est en train de redevenir ce qu’elle était jusque dans les années 70 : une neuropsychiatrie. Loin d’une simple régression technique, ce retour en arrière est interprété par Edouard Zarifian comme un véritable choix de société, décisif en ce qui concerne la place qui sera désormais faite à l’humain[16]. Sur ce plan d’ailleurs, il était en phase avec Roland Gori et Marie-José Del Volgo, qui développent cette idée capitale dans leur livre : « Les exilés de l’intime », au sous-titre sans ambiguité : « La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique »[17]. La radicalité de leur pensée les amène, d’une part à faire le constat d’une civilisation qui s’édifie en référence à un nouvel « homme neuroéconomique », et d’autre part à dénoncer l’usage d’une « novlangue psychopathologique », mise au service exclusif  de ce qu’ils appellent une « rhétorique de propagande ». L’usurpation du modèle scientifique de l’expertise est également au service de cette rhétorique, comme en a par exemple témoigné l’expertise Inserm de 2005, sur la détection du « trouble des conduites » chez l’enfant de trois ans. On se souvient de l’opposition citoyenne du collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans ! »[18], auquel Edouard Zarifian s’était associé, ainsi que Didier Sicard, alors président du CNE.

Comme pour ce rapport –finalement retiré du site de l’Inserm– tout n’est cependant pas joué dans cette course à la médicalisation de la souffrance psychique. Investir d’importants moyens dans le but d’une éradication définitive de la souffrance psychique, et en espérant des résultats identiques à ceux obtenus pour la lèpre, la variole, ou la polyomyélite en Europe, finira par apparaître, un jour ou l’autre, pour ce que c’est : de l’eau répandue sur le sable. A l’opposé, et en raison même du respect qu’ils ont pour la nature « relationnelle » de cette souffrance, les dispositifs d’écoute qui intègrent à leurs procédures ces enjeux intersubjectifs témoignent obstinément de leur pertinence. Guidés par ce que la clinique leur enseigne et par ce que la théorie les aide à penser, les praticiens du soin psychique qui opèrent dans ce contexte ne redoutent, ni l’évolution des pratiques et des techniques dans l’échange et la communication (internet, téléphone portable, visio conférences, etc.), ni l’apparition de nouvelles modalités dans l’affirmation du lien social (homoparentalité, pratiques de marquage corporel, etc.). Les travaux de Bernard Golse et de Sylvain Missonier dans le domaine de la périnatalité, les recherches de François Marty, Daniel Marcelli ou Bernard Brusset auprès des adolescents, la puissance de pensée d’Elisabeth Roudinesco concernant l’évolution des modèles familiaux[19] ou les dangers d’une législation aveugle sur le statut de psychothérapeute[20], toutes ces démarches témoignent, chacune à leur façon, de la fécondité d’une clinique qui, comme celle d’Edouard Zarifian, puise ses sources au plus près de l’humain.

Conclusion

Pour conclure, je me contenterai de mentionner trois points à partir desquels la posture de ces praticiens du soin psychique se trouve en quelque sorte validée, sur le plan théorique comme sur le plan clinique. 

Dans un texte rédigé quelques mois seulement avant sa mort, Freud rappellait à propos de la nature du « psychique » deux notions essentielles au sujet de la psychanalyse, considérée par lui comme une science de la nature à part entière. Tout d’abord, elle diffère de toutes les autres sciences en raison de son objet même, vis-à-vis duquel, dit-il, chacun a son opinion, et se conduit comme s’il était au moins un « psychologue amateur »[21]. Au passage, notons que l’un des principaux neurobiologiste du 21ème siècle, Gérald Edelman, reprend à son compte cette remarque en affirmant : « nous avons des certitudes personnelles sur notre conscience et sur ses liens avec la notion de moi (qui) nous donnent envie d’être plus exigeants avec les psychologues qu’avec les physiciens (…) (mais ces) exigences ne sont pas raisonnables du point de vue scientifique »[22].

Ensuite, poursuit Freud, sans pour autant avoir inventé l’inconscient, la psychanalyse lui a donné un contenu scientifique. En prouvant –ne serait-ce que par l’expérience de l’hypnose- à quel point l’inconscient participe à l’activité psychique, la psychanalyse impose de renoncer à cette conception réductioniste d’un psychisme identifié à la seule conscience. L’exemple donné alors par Freud, celui du lapsus d’un homme politique, peut sans aucune difficulté être rapproché de ceux qui émaillent toujours les discours des politiques, actuellement recensés sur internet à la rubrique « lapsus révélateurs ». Dans le seul numéro du 11 au 18 février dernier, un hebdomadaire bien connu recensait trois lapsus politiques, l’un de la secrétaire générale du parti socialiste, l’autre du ministre de l’enseignement supérieur et le troisième du président de la république en personne ; interprété, chacun de ces lapsus trahissait une pensée secrète, dont son auteur lui-même méconnaissait le désir qu’il avait de la rendre publique.

Deuxième point, concernant le bien fondé d’une mise en œuvre de l’hypothèse de l’inconscient dans le contexte actuel. Non seulement cette hypothèse permet, par exemple dans le cadre de recherches universitaires, d’éclairer nombre de souffrances actuelles (modifications subjectives lors de la grossesse, scarifications des adolescents, conduites à risque et/ou suicidaires, victimologie/criminologie, addictions, etc.), mais c’est également sur elle que se fonde l’intervention des praticiens qui s’en réclament dans le maniement des nouveaux outils de communication (téléphones portables, internet, jeux vidéo, etc.). Autrement dit, considérant l’inconscient comme source primordiale de l’inédit engendré par le psychique, ces praticiens trouvent, avec les techniques innovantes et leur utilisation imprévue, un support quasi « naturel », les mettant en relation avec les multiples expressions actuelles de la souffrance psychique. Par exemple, comme Lorraine Rossignol l’a récemment écrit dans le Monde[23], la web-thérapie permet déjà de mettre en relation les citoyens de pays en guerre, traumatisés et en grande souffrance, avec des psychologues cliniciens, spécialement formés, même si ce n’est pas à la psychanalyse.

Troisième point enfin, qui peut être considéré à mi-chemin entre théorie et clinique. Il s’agit du témoignage de Daniel Tammet, jeune prodige considéré comme « autiste » et qui vient successivement de publier deux livres. Il a donné au second un titre qui s’inspire de l’œuvre poétique d’Emily Dickinson, auteure américaine du 19ème siècle : « Embrasser le ciel immense ». On peut remarquer au passage que cette même œuvre a également inspiré le neurobiologiste Gerald Edelman pour son dernier ouvrage, intitulé « Plus vaste que le ciel ». Daniel Tammet, critiquant l'idée que les génies aient un cerveau-ordinateur « quasi inhumain », affirme au contraire que « le cerveau, les compétences, le talent, le génie sont liés à l'humanité de chacun et à l'amour ». Si Einstein aussi parlait de la beauté de ses équations, rajoute-t-il, « moi, je ne compresse pas les nombres, je danse avec eux, c'est lié à une sensibilité ; si on n'a pas d'amour, on n'a pas de génie ». Performant à l’extrême sur le plan cognitif, ce jeune prodige laisse entendre, sans la moindre ambiguité, à quel point sa vie subjective se trouve mêlée à ses prouesses intellectuelles. Langage de la cognition et langage de l’affectivité, accumulation de connaissances et déploiement de l’imaginaire, apprentissage et roman familial, le jeune Daniel Tammet oblige à reconsidérer les découpages factices et abusivement simplificateurs des fonctions psychiques. En revanche, il donne à la subjectivité une place dont seule, la parole retrouvée, lui permet de témoigner.

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Bibliographie

Ouvrages

Cabanis J.P.G, 1802, Les Rapports du physique et du moral de l’homme

Canguilhem G., 1980, Le cerveau et la pensée, in Georges Canguilhem, philosophe, historien des sciences, Albin Michel, 1993

Edelman G. M., 1992, Biologie de la conscience, Odile Jacob

Fédida P., 2000, Par où commence le corps humain, PUF

Freud S., 1938, Résultat, idées, problèmes, PUF, éd. 1987

Freud S., 1926, La question de l’analyse profane, Gallimard, 1985

Gori R., Del Volgo M-J., 2008, Exilés de l’intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique, Denoël, Paris

Keller P-H., 2006, Le dialogue du corps et de l’esprit, Odile Jacob

Roudinesco E., 2004, Le patient, le thérapeute et l’Etat, Fayard

Roudinesco E., 2002, La famille en désordre, Fayard

Zarifian E., 2001, Une certaine idée de la folie, Ed. de l’aube

Zarifian E., 1994, Les jardiniers de la folie, Odile Jacob

Zarifian E., 1988, Les jardiniers de la folie, Odile Jacob

 

Revues

Zarifian E., 1999, Le déni du psychisme dans la psychiatrie contemporaine, Psy.-Fr., n° 1.99 Janv.-Mars, pp. 7-11

Zarifian E., 2005, Neurosciences et psychisme : risques et conséquences d’un quiproquo, in Cliniques méditerranéennes, n° 77, pp.  31-45

Zarifian E., 2005, Psychomedia, n°2, Interview

 

Presse

La Croix, 11 octobre 2005

Le Monde, 13 janvier 2009



[1] Zarifian E., 1988, Les jardiniers de la folie, Odile Jacob

[2] Zarifian E., 2001, Une certaine idée de la folie, Ed. de l’aube

[3] Freud S., 1926, La question de l’analyse profane, Gallimard, 1985, p. 152

[4] Fédida P., 2000, Par où commence le corps humain, PUF, p. 38

[5] Foucault M., 1954, Maladie mentale et psychologie, PUF, éd. 1995, p. 2

[6] Cabanis J.P.G, 1802, Les Rapports du physique et du moral de l’homme

[7] Picq P., Sagart L., Dehaene G., Lestienne C., 2008, La plus belle histoire du langage, Seuil

[8] Zarifian E., 1999, Le déni du psychisme dans la psychiatrie contemporaine, Psy.-Fr., n° 1.99 Janv.-Mars, pp. 7-11

[9] Zarifian E., 1994, Les jardiniers de la folie, Odile Jacob, p. 139

[10] Zarifian E., 2005, Neurosciences et psychisme : risques et conséquences d’un quiproquo, in Cliniques méditerranéennes, n° 77, pp.  31-45

[11] Canguilhem G., 1980, Le cerveau et la pensée, in Georges Canguilhem, philosophe, historien des sciences, Albin Michel, 1993, p. 11

[12] Interview donnée à Psychomedia, n°2, 2005

[13] Interview donnée à La Croix, 11 octobre 2005

[15] Foucault M., 1954, op. cit. p. 2

[16] Zarifian E., 2005, op. cit., p. 44

[17] Gori R., Del Volgo M-J., 2008, Exilés de l’intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique, Denoël, Paris

[19] Roudinesco E., 2002, La famille en désordre, Fayard

[20] Roudinesco E., 2004, Le patient, le thérapeute et l’Etat, Fayard

[21] Freud S., 1938, Résultat, idées, problèmes, PUF, éd. 1987, p. 291

[22] Edelman G. M., 1992, Biologie de la conscience, Odile Jacob, p. 182-183

[23] Le Monde, 13 janvier 2009, p. 3