Dialogue pour Edouard

Article publié dans Cliniques Méditerranéennes n°77 aux éditions Erès

Dialogue pour Edouard

  

D.V. - Comment ne pas tomber sous le charme d’un tel homme, découvert lors de l’émission de Bernard Pivot « Apostrophe », intitulée « La Force de Guérir », lorsqu’on est soi-même dans des activités créatrices et dans une recherche cruciale de santé, en plein questionnement. Le regard si limpide d’abord d’Edouard Zarifian, tout empli de générosité, de bonté, de calme, d’une totale disponibilité à l’autre, et cette approche de la maladie qui, selon lui, «est une parole dont vous seul détenez la vérité, votre vérité ».

 

Parlant à tous les auditeurs, il semblait ne s’adresser qu’à moi au plus profond de mon être, et me révéler le sens d’un engagement primordial dans toutes mes activités. Et d’abord celle de survivre.

Un premier contact fut établi à propos du titre « La Force de Guérir » appelé à devenir le titre d’un tableau pour le Téléthon. Dès le premier coup de téléphone, toutes les connexions s’établissent entre cet homme multiple et mes propres préoccupations : la peinture, le vignoble, le vin, le terroir ; rien ne semblait échapper à sa curiosité, à l’impérieux besoin que l’on ressentait dans son discours d’aller totalement à l’écoute du monde.

Au cours des relations amicales désormais suivies, je découvrais en lui, outre sa passion de la vérité, cette foi en l’homme, à l’amener à trouver en lui-même les ressources qui lui permettraient de surmonter les difficultés de la vie et d’exprimer qui il était.

 

Les vins, qu’il sélectionnait avec soin et savait conserver précieusement dans sa cave, pour les préparer, les offrir, les partager avec sa famille et ses amis, lui procuraient des occasions de grand plaisir et de vrai bonheur, avec un goût de recherche constant de l’excellence.

Sa dégustation se situait à un niveau de connaissance et de raffinement digne d’un grand artiste de l’œnologie.

On peut imaginer la dimension culturelle et poétique d’une rencontre à Château Pétrus avec Jean‑Pierre Moueix, grand connaisseur s’il en fût en Pomerol et en œuvres d’art. Cela aurait sans doute atteint le niveau de ce texte admirable consacré à Dom Pérignon et à son comportement de parfait alchimiste.

 

Je proposai à Edouard Zarifian d’être intronisé Grand Hospitalier d’Honneur de Pomerol à l’occasion du Centenaire du Syndicat Viticole de Pomerol en l’an 2000. Ce fut la chance de ménager une rencontre providentielle avec celui que tout le monde reconnaît comme le grand œnologue de Pétrus, toi, Jean-Claude Berrouet. Entre vous allait s’établir une connivence quasi-métaphysique que tu pourrais évoquer ici pour nous.


J.-C.B. - En effet, tu m’as présenté Edouard Zarifian lors d’une visite à Pétrus. J’ai découvert un homme discret aux yeux bleus qui semblaient transparents, dont le regard fixe surprend la première fois.

Après la présentation traditionnelle du vignoble, un silence inattendu m’a troublé ; puis sa voix douce, intimiste s’exprime. Un flot de questions précises, pertinentes, étonnantes de la part d’un « non spécialiste » m’assaillent.

S’installe alors un tourbillon magnétique qui enveloppe pour m’isoler de toute distraction. Il faut décortiquer les sujets abordés, sa curiosité intelligente rend l’échange captivant.

 

Nous touchons la terre, ces argiles bleues et noires qui font le paradoxe viticole de Pétrus. Encore humides, nous les malaxons, pétrissons, pour apprécier leur plasticité, pour comprendre leur comportement spongieux qu explique leur relation si particulière avec l’eau, cette eau dont la présence, la relation avec la vigne est le secret des grands sites viticoles.

Ces argiles, dont le mariage avec le merlot, cépage ressuscité après le phylloxéra, permet d’élaborer les vins remarquables de Pomerol.

Au moment de la dégustation, le visage d’Edouard Zarifian s’anime, les sourcils se soulèvent, les yeux s’illuminent, un sourire s’esquisse. Cette relation avec le vin l’enchante, enfin nous parlons, de quoi, du vin ? D’un être vivant ? Je ne sais plus !

 

Nous avons le bonheur de saisir la sensation tactile, veloutée, ronde, le plaisir de décrypter les notes épicées, fruitées, truffées, apprécier la densité, l’onctuosité, la longueur… Notre complicité débute !

 

 

 

D.V. - Cette rencontre avec le vin, Edouard Zarifian la situe durant son service militaire à Libourne. Il eut la chance, disait-il, d’être initié par un barman à des bons vins qu’il pouvait goûter et boire sans dépenser des sommes folles, des vins qui restaient accessibles au jeune médecin qu’il allait devenir.

C’est déjà le miracle de la parole qui éveilla en son for intérieur un désir, une sonorité ou une saveur inconnues, lui qui allait être un brillant dégustateur des meilleurs crus de toutes les régions du monde.

Edouard Zarifian se maintenait dans une attitude d’écoute et de révélation comparable à celle qu’il célèbre chez ce frère en quête du grand œuvre, le moine Dom Pérignon. Edouard Zarifian aimait le champagne et nous le faisait aimer. Dans « Bulle de Champagne », somme de travail immense - publiée chez Perrin en 2005 - et dont nous espérons une prochaine réédition, il nous propose une méditation éblouissante sur la symbolique du champagne et de son secret le plus intime, la bulle.

 


J.-C.B. - Le vin était devenu le prétexte de nos rencontres, le point de départ de nos conversations ; ensuite permettez-moi d’utiliser cette formule : « nous le mettions à toutes les sauces ». Parler des sols, de la vigne débouchait logiquement sur le thème de la nature, de l’environnement, de l’équilibre biologique dont il était un fervent défenseur. Avec le médecin nous ne pouvions éviter des faire un parallèle entre les maladies de la vigne et des humains. Comment diminuer les traitements chimiques et favoriser les défenses immunitaires ?

La reproduction végétative de la vigne, le clonage nous amenait sur le terrain de la sélection génétique que nous entourions de réflexions philosophiques, sur la conservation du patrimoine dans sa grande diversité.

Au moment des dégustations, des repas, quel plaisir avions-nous de comparer le vin avec le monde de l’art comme la musique et la peinture.

Chacun laissait libre cours à sa sensibilité, à ses préférences. Sa culture, son érudition, ses références, étaient impressionnantes, elles lui permettaient d’argumenter excellemment. Par jeu, j’aimais placer un peu de fantaisie dans mes propos, discrètement, prudemment, il me remettait sur la voie de la rigueur mais avec un peu de regret !

 

 

D.V. - Oui, Edouard Zarifian était un être d’une complétude d’esprit rare, avec cette capacité de se passionner dans des registres très différents, et d’y consacrer une attention presque scientifique. La précision de son besoin de certitudes était impérieuse  mais qu’il était prêt à oublier pour tout remettre en question.

Edouard Zarifian, l’explorateur, « cherchant inlassable », vers quel univers n’allait-il pas ? Quel territoire ne défrichait-il pas avec cette écoute si attentive de la nature dans son intégrité, comme ce qu’il a défendu dans l’homme, avec le moins possible d’interventions médicamenteuses.

Il nous entraînait toujours plus haut dans ses dialogues, avec une exigence de perfectionnement, attentif à tous les processus de création qui font la noblesse de l’homme, de la terre, du terroir, du vin, de la vie.

Il nous confie tous ses secrets dans ses livres aux titres qui proposent « La Force de Guérir », « Le Goût de Vivre, - retrouver la parole perdue », « Des Paradis plein la tête », « Le Prix du bien-être ». Sublimes leçons de vie, confidences rares d’un frère spirituel…

 

 

J.-C.B. - Edouard Zarifian, sûrement pas iconoclaste mais curieux, aventureux, capable de discernement, aimait découvrir les vins de tous horizons pour le plaisir d’être parfois surpris, mais aussi apprendre.

En fait, il appréciait surtout les vins authentiques, « originels », qui racontent l’histoire de « leur patrie ». Etonné par la complexité de ce breuvage, il souhaitait comprendre le rôle et l’importance du sol, du climat, des cépages, des façons culturales, des techniques de vinifications où s’ajoute le temps qui, après des décennies, met en valeur tous ces facteurs.

Aujourd’hui, j’ai envie de dire qu’il devenait un « psychanalyste » du vin. Son attachement pour la nature lui donnait l’espoir que le vigneron respecte lui aussi ce fruit extraordinaire : le raisin qui, après fermentation, est capable d’exprimer avec force sa personnalité, son identité, « sa typicité », mais ceci avec nuance, subtilité, finesse, ce qui est l’apanage des grands vins.

Il voulait savoir comment deux domaines, aussi proches géographiquement que Cheval Blanc et Pétrus, peuvent produire des vins si différents. Pourquoi une petite appellation par sa surface comme Pomerol (800 hectares) présente une telle diversité de vins.

Il devenait méfiant vis-à-vis des vins à la mode qu’il considérait comme stéréotypés, avec une marque excessive de la technique qui gomme le terroir.

En fait, il aimait les vins qui éclairaient ses connaissances sans écarter le plaisir et l’émotion.

D.V. – En effet, Edouard Zarifian privilégiait la notion de plaisir, en s’intéressant aux relations entre les hommes et le vin, sous les aspects culturel, psychologique, mythologique. D’ailleurs, en rencontrant Denis Dubourdieu, Professeur à l’université d’œnologie de Bordeaux II, Edouard Zarifian devint membre du Conseil de l’Institut Scientifique de la Vigne et du Vin en 2001, participant aux travaux universitaires, débats, thèses et recherches en compagnie de Pascal-Henri Keller, également professeur des universités .

A nouveau, l’émotion revenait chaque année avec le plaisir de la fidélité, lors des Fêtes de Printemps à Pomerol, évènement qu’Edouard et Françoise Zarifian aimaient et partageaient… «Magnifique soirée qui démontre que les traditions et les rituels sont nécessaires à la civilisation » m’écrivait‑il.

 

J.-C.B. - Edouard Zarifian désirait comprendre cette notion de terroir, passer en revue à sa manière les différents facteurs qui font la personnalité des vins comme :

- le sol avec ses graves, ses calcaires, ses argiles, ses sables, comment s’exprime-t-il pour qu’on puisse retrouver « les marqueurs » pour identifier les origines géologiques, pédologiques ?

- le climat, continental, septentrional, océanique, méditerranéen, marque-t-il vraiment de son empreinte ?

- les cépages, donnent-ils un caractère variétal constant ?

- l’homme, selon sa manière d’élaborer le vin, met-il en avant ou au contraire, gomme-t-il ces caractères originels ?

- la dégustation étant le principal outil qui permet de percevoir ces nombreuses facettes, Edouard Zarifian était dubitatif sur les nombreuses méthodes utilisées, car la majorité d’entre elles normalisent les jugements. Ainsi il souhaitait « modestement » apporter sa contribution pour déguster « autrement », éviter les dérives médiatiques, défendre la diversité des goûts, donc la liberté des consommateurs.

La mode des vins trop boisés l’inquiétait en créant un phénomène d’addiction, et donnant l’illusion de la qualité ; il me provoquait « astucieusement » sur tous ces sujets pour m’obliger à argumenter sérieusement.

Mais c’est à table, théâtre de la vie quotidienne, qu’Edouard Zarifian était heureux et un acteur merveilleux. Si le vin était l’objet de son attention, son mariage avec les mets, sa bonne température, son aération suffisante…, il était tout aussi capable de parler de l’origine du poisson servi, puis de la saveur particulière de telle race bovine.

Ma dernière rencontre avec Edouard Zarifian en compagnie de son épouse Françoise, a eu lieu à Libourne pour un déjeuner sur les bords de la Dordogne. Aujourd’hui, celle-ci me laisse un souvenir triste et heureux. Triste, car il n’y aura plus de lendemains avec Edouard, heureux, car le goût du vin, le dernier verre que nous avons partagé et commenté, mes papilles s’en souviendront éternellement. Et elles me rappelleront le gourmet, l’épicurien, l’homme des sciences, l’ami qu’était Edouard, qui me dit de continuer à aimer la vie…

 

D.V. - Ce soir du 4 août 2007, tandis que je parle à Françoise Zarifian, le coucher de soleil effleure ces jardins de vigne, les grappes de raisin sont à mi-véraison, prunes, violettes, bleutées, roses et quelques petits points vert pâle çà et là, dans un calme et une sérénité chaude. Le clocher de Pomerol sonne 9 heures et à l’autre bout du fil, j’entends le clocher de Ouistreham qui sonne les 9 heures.

La connexion existe, l’instant rejoint l’éternité dans la paix et l’émotion. Ma pensée va vers Edouard Zarifian évoquant le morceau qu’il avait choisi pour son départ : « Il y a tout dans l’andante du sextet n°1 de Brahms : la vie… la mort… l’espoir et l’espérance ».

 

Dominique Vayron, vigneronne et peintre, et Jean-Claude Berrouet, oenologue