Dans les pas d’Edouard Zarifian

Article publié dans Cliniques Méditerranéennes n°77 aux éditions Erès

Dans les pas d’Edouard Zarifian


10 octobre 1989. Un amphithéâtre bordelais bondé. Un public de psychiatres. Une atmosphère tendue. A la tribune, des orateurs de talent. Deux d’entre eux se distinguent. L’un est brillant, caustique, sûr de lui ; l’autre est à la fois courtois et ferme, ses arguments font mouche. Le premier s’appelle Jean-Didier Vincent, auteur de « Biologie des passions », le second est Edouard Zarifian, auteur du livre « Les jardiniers de la folie ». Si le premier multiplie les démonstrations expérimentales accompagnées de schémas, le second donne la priorité à sa pratique clinique et réfute la transposition systématique du champ biologique au champ relationnel. Alors que les compétences du neurobiologiste se limitent volontiers au neuronal et au pharmacologique, le psychiatre n’hésite jamais à lui répondre sur ce terrain : J-D. Vincent affirme que des molécules psychoactives agissent dans le cerveau, via le noyau accumbens, E. Zarifian lui répond que ces études concernent des cerveaux de rats et que le striatum ventral du cerveau de l’homme n’est pas identique. La joute opposant les deux hommes est intense, au point que l’échange prévu ensuite avec le public tourne court ; n’osant rompre le silence depuis cette salle où je n’aperçois aucun autre psychologue, je ferai la connaissance d’Edouard Zarifian deux jours plus tard, par lettre. La relation de confiance établie à l’occasion de cette première correspondance va se poursuivre par des rencontres et se transformer peu à peu en véritable amitié. Nos échanges vont s’intensifier jusqu’à ces dernières années où nous nous rencontrions régulièrement. Tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à la vie psychique et ses avatars a été le principal enjeu de nos discussions.

C’est au fil des années qu’Edouard Zarifian m’a dévoilé la richesse et la diversité de ses centres d’intérêt, bien au-delà de son métier de psychiatre. Auteur, son premier but étant de donner envie à ses lecteurs d’en savoir plus, il avait sa méthode : rendre accessible sa pensée en usant de termes clairs, mais sans jamais trahir la vérité. Amateur de vin et de champagne, il ne cessait de découvrir de nouveaux interlocuteurs, toujours plus éclairés, plus inventifs et surtout prêts à lui révéler, l’un, des assemblages inattendus, l’autre, des arômes renouvelés, un autre encore, des techniques inédites de vinification. Etre invité à sa table, c’était s’enrichir de son inépuisable curiosité culinaire et savourer avec lui ce qu’il pensait être le meilleur accord entre un vin et un met, sa femme Françoise s’impliquant avec amour dans ces recherches d’harmonie culinaire. Artiste, il savait transmettre ses émotions avec la même passion, qu’il s’agisse de la lecture d’un poème de Garcia Lorca, d'une lettre de Camille Claudel, de la contemplation de la montagne Sainte-Victoire selon Cézanne ou de l’audition d’un sextuor de Brahms. Scientifique, il s’informait et suivait tout ce que la recherche médicale produisait, jour après jour, dans la plupart des spécialités. Intellectuel rigoureux, il savait démasquer les fausses innovations et les supercheries scientistes de tout bord, et il était particulièrement sévère quand il s’agissait de psychiatrie.

Pourquoi poursuivre l’énumération de ce qu’Edouard Zarifian aimait découvrir et approfondir sans cesse, avec ce talent que ses proches lui reconnaissaient à l’unanimité ? Il s’est éteint le 20 février 2007 et avec lui, a disparu le bonheur que nous avions à partager ses enthousiasmes comme ses indignations. Si nous perdons un ami sur lequel nous pouvions toujours compter, j'ai aussi le sentiment que le monde universitaire tout entier, celui de la médecine et de la psychiatrie sont également en deuil, comme le sont finalement tous ceux qui oeuvrent sincèrement dans l’univers de la souffrance et du soin psychiques.

Bien sûr je ne suis pas seul à souffrir de sa mort. Mais comment peut-on, sans rien dire, accepter de ne plus pouvoir compter sur sa réflexion et ses conseils ? Comment supporter d’être privé pour toujours de la confiance qu’il avait instaurée entre nous ? Comment oublier que, plus jamais, le téléphone ne résonnera du son de sa voix ? Tous ces vides me laissent triste et désemparé, presque orphelin. Nous n’avions pas fini de parler. Je voulais commenter encore avec lui la dégustation d’un Pomerol en primeur ; discuter du « Dictionnaire égoïste de la littérature française » qu’il m’avait fait découvrir ; continuer à lui raconter les enjeux de mes travaux ; lui dire que le séminaire de recherche en psychanalyse (SIUEERPP) créé par ses amis Pierre Fedida et Roland Gori, et dont il faisait partie, allait accueillir cette année encore de nouveaux jeunes chercheurs…

Jusqu’au dernier moment, lui-même m’a fait comprendre à quel point il voulait être encore présent, combien c’était la vie qui le quittait et non l’inverse. Ainsi le 9 février, l’une des dernières fois où nous nous sommes parlés au téléphone, il avait sous les yeux l’avis du CCNE publié le 6 février, concernant la saisine du collectif « Pas de zéro de conduite » ; associé sans réserve à ce collectif dans lequel il ne comptait que des amis, il m’a dit avoir interprété cet avis comme un espoir, un signe qui le rendait heureux : l’indignation citoyenne qu’il partageait avait été entendue par la plus respectable des autorités ; la normalisation et le formatage du psychisme n’étaient donc plus inéluctables.

 

Le jour de son enterrement, c’est une multitude de témoignages et de personnes qui l’ont accompagné. Bien au-delà de l’univers professionnel concerné par sa disparition, une foule issue de tous les secteurs de la société était présente, partageant l’immense tristesse. Même s’il avait pris la peine de préparer à son absence un certain nombre d’entre nous, rien ne peut nous y habituer. D’autant plus que nous le savons bien : le vide créé par sa mort ne peut pas être comblé. Qui, à l’intérieur même de la psychiatrie, sa propre discipline, serait aujourd’hui en mesure de lui succéder ? Comme pour les grandes figures de l’humanisme du XXème siècle, sa mort révèle crûment une béance dont on ne voit pas bien ce qui pourrait la refermer. Dans la situation actuelle, qui pourrait incarner avec une autorité comparable, l’approche respectueuse de la souffrance psychique, dans son expression subjective et langagière ? Qui est en mesure de se faire entendre en ce moment, pour dénoncer les excès auxquels se livre l’industrie pharmaceutique dans le domaine de la santé mentale ? Quelle personnalité pourrait, comme il le souhaitait, instaurer un dialogue entre, d’un côté les défenseurs d’une clinique humaniste, et de l’autre les partisans d’études cognitives en psychopathologie ?

On peut légitimement craindre que la psychiatrie ne découvre trop tard un homme dont elle a toujours fait mine d’ignorer les mises en garde et finisse par atteindre, avec des pratiques de plus en plus normatives et sécuritaires, un point de non retour. On peut également craindre que les politiques responsables de la santé mentale finissent par oublier les avertissements lancés par Edouard Zarifian en 1996, au cours de sa dernière mission ministérielle concernant les abus de prescription des médicaments psychotropes.

Et si, quelques jours avant sa mort, François Mitterrand affirmait : « Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas », c’est un texte de Victor Hugo commençant par ces mots qu’Edouard Zarifian a fait lire le jour de son enterrement : « Ce n’est pas pour dormir qu’on meurt, c’est pour faire de plus haut ce que fait en bas notre humble sphère » ; nous, qui appartenons encore à cette sphère-là, pouvons être sûrs que dans la voie où nous nous sommes engagés avec lui de son vivant, il n’est sûrement pas loin. D’une façon ou d’une autre.

 

Bordeaux, le 20 mars 2007

Pascal-Henri Keller